« Il a suffi d’un virus lointain pour que le cours du monde et de nos vies soit bouleversé. Vivre, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie, disaient les Anciens. Je suis convaincu que plus rien ne sera comme avant et qu’il nous faut apprendre à développer nos ressources intérieures pour vivre le mieux possible dans un monde imprévisible. »

Dans un langage accessible à tous, Frédéric Lenoir nous offre des clés pour vivre ces temps difficiles. Il convoque les neurosciences, la psychologie des profondeurs, mais aussi les grands philosophes du passé, qui nous disent comment développer la joie et la sérénité malgré l’adversité.

Et si nous pouvions ainsi faire de cette crise une opportunité pour changer notre regard et nos comportements ? Pour devenir davantage nous-mêmes et mieux nous relier aux autres et au monde ?

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Par Fréderic Lenoir

Qui aurait pu imaginer au début de l’année 2020 que, deux mois plus tard, la moitié de la population mondiale serait confinée, qu’il n’y aurait plus d’avions dans le ciel, plus de touristes à Venise et qu’on vivrait une récession économique mondiale historique ?

La pandémie du Covid-19, qui n’est pourtant pas la plus grave que l’humanité ait connue, révèle l’extrême vulnérabilité du monde globalisé.

Lorsque la peste noire a décimé plus du tiers des Européens (soit environ 25 millions de personnes) au milieu du XIVe siècle, les Chinois ou les Indiens n’étaient pas concernés, et ils n’en étaient sans doute même pas informés.

Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes aujourd’hui tous connectés, et un simple virus, surgi dans n’importe quel coin du globe, peut mettre l’économie mondiale à terre et impacter la vie de près de 8 milliards d’individus.

Car ce sont bien toutes les dimensions de notre existence qui sont bouleversées par cette pandémie : notre vie familiale et professionnelle, comme notre rapport au monde, à l’espace et au temps. Nous sommes touchés ou angoissés – pour nous-mêmes et pour nos proches – par la maladie et par la mort.

Mais aussi par l’insécurité matérielle, par la perte de notre liberté de circuler, par l’impossibilité de nous projeter dans l’avenir. Face à de tels bouleversements, nous pouvons serrer les dents et espérer que tout redevienne comme avant le plus rapidement possible.

Cela me semble illusoire. Non seulement parce qu’on ne peut sortir d’un tel chaos en quelques mois, mais surtout parce que les causes profondes qui ont conduit à cette situation vont perdurer après la fin de la pandémie du Covid-19.

Une maladie de société

Comme je l’ai déjà longuement expliqué en 2012 dans mon ouvrage « La Guérison du monde », la crise contemporaine est systémique : toutes les crises que nous vivons dans notre monde globalisé – économique, sanitaire, écologique, migratoire, sociale, etc. – sont reliées entre elles par une même logique consumériste et de maximisation des profits, dans le contexte d’une mondialisation dérégulée.

La guérison du monde, Frédéric Lenoir

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La pression exercée sur la planète et sur les sociétés humaines est intenable à long terme. Si nous cherchons à repartir « comme avant », nous irons de crise économique en crise économique, de crise écologique en crise écologique, de crise sociale en crise sociale et de crise sanitaire en crise sanitaire.

La vraie solution consiste à changer de logique, à sortir de la frénésie consumériste, à relocaliser des pans entiers des activités économiques, à réguler la finance, à passer du « toujours plus » au mieux-être, de la compétition à la collaboration.

Toutefois, pour l’instant, la question que je souhaite aborder ici est tout autre : comment vivre le mieux possible en temps de crise ?

En attendant l’hypothétique changement de paradigme auquel nous sommes de plus en plus nombreux à aspirer, quelle solution intérieure pouvons-nous trouver pour faire face à la crise sanitaire, aux bouleversements de nos modes de vie et aux angoisses qui en découlent ?

Comment essayer de rester serein, voire heureux, dans un monde de plus en plus chaotique et imprévisible ?

Ou, pour le dire encore autrement : en attendant que le monde change, comment nous changer nous-mêmes ou transformer notre regard pour nous adapter le plus positivement possible à un réel qui nous déstabilise ?

La sécurité, un besoin fondamental

Il y a quelques temps, j’ai eu un échange téléphonique avec une amie canadienne très chère, maître en yoga et en qi gong : Nicole Bordeleau. Elle m’a demandé quel était, selon moi, notre besoin le plus fondamental : celui du lien ou celui de la sécurité ? Je lui ai répondu sans hésiter : celui de la sécurité.

Le lien est capital, et même vital, parce que, justement, il nous apporte avant tout ce dont nous avons le plus besoin : la sécurité, tant intérieure (psychique) que matérielle et sociale.

Avant la crise sanitaire et dans le monde occidental relativement stable et opulent dans lequel nous vivons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart d’entre nous avions échappé à la peur de ne plus pouvoir satisfaire nos besoins vitaux et de sécurité les plus fondamentaux.

Ces besoins fondamentaux pourraient se décliner comme suit : besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, et être regroupés dans une même catégorie : celle de la sécurité

Les besoins suivants : reconnaissance, accomplissement, relèveraient d’un autre ordre : celui de notre croissance (dans la société, mais aussi spirituelle).

Les trois premiers sont indispensables à la survie. Les deux suivants permettent le déploiement de la vie, tant sur le plan social que personnel.

Nous retrouvons dès lors les deux grands besoins démontrés par Spinoza : se préserver (sécurité) et croître.

Et on peut globalement affirmer que lorsque nos besoins de sécurité sont satisfaits on peut davantage se concentrer sur nos besoins de croissance, lesquels nous apportent les joies les plus profondes : joie de l’amour qui s’épanouit, de nos réalisations professionnelles qui nous permettent de nous accomplir et d’être reconnus, joies créatives, intellectuelles et spirituelles de notre esprit qui progresse, etc.

Mais lorsque nous ressentons un profond sentiment d’insécurité, le besoin de protection l’emporte sur le besoin de croissance, et la recherche de la sérénité, de l’apaisement émotionnel, sur celui de la joie.

La sécurité, par la force de l’esprit

Il existe cependant une interaction importante entre la base et le sommet de la pyramide, entre notre besoin de sécurité (à travers ses diverses dimensions) et notre dimension spirituelle : la force de notre esprit peut nous aider à renforcer notre sentiment de sécurité ou, plus précisément, à mieux vivre en temps d’insécurité.

La foi religieuse, par exemple, aide de nombreuses personnes démunies à mieux vivre, voire à être joyeuses. Il en va de même aujourd’hui en Occident pour des personnes qui ont une foi profonde, mais aussi pour des personnes non croyantes qui ont développé leur potentiel humain ou une forme de spiritualité laïque.

Ceux qui cultivent leur esprit en lisant des livres de philosophie ou de poésie, ceux qui pratiquent régulièrement le yoga ou la méditation, ceux qui ont une activité créatrice, ceux qui développent l’amour et la compassion en s’engageant dans la société, ceux qui cherchent à donner un sens à leur existence sont sans doute mieux armés pour traverser les périodes difficiles de la vie.

En effet, ils déploient des qualités spirituelles qui viennent soutenir le corps et stabiliser les émotions (notamment la peur), améliorer la qualité des liens affectifs et sociaux, renforcer la confiance et l’amour de la vie.

Autant de qualités précieuses qui favorisent, après un choc ou une déstabilisation profonde comme celle que nous venons de vivre, la possibilité d’un rebond, d’un travail sur soi, d’une entrée en résilience.

 

Crise et opportunité

En chinois, le mot « crise » est représenté par deux idéogrammes : l’un signifie danger, l’autre opportunité. Et l’étymologie du mot « crise » en grec signifie qu’il faut faire un choix.

Toute crise (personnelle ou collective) doit nous conduire à faire des choix et à saisir les nouvelles opportunités qui s’offrent à nous. Comme le dit le psychologue suisse Carl Gustav Jung, l’un des grands pionniers de la psychologie des profondeurs : « Les crises, les bouleversements, la maladie ne surgissent pas par hasard.

Ils nous servent d’indicateurs pour rectifier une trajectoire, explorer de nouvelles orientations, expérimenter un autre chemin de vie. »

Donner un sens à sa vie

Quand nous traversons une crise de vie, de quelque nature que ce soit, la question du sens refait surface. Parfois, nous la refoulons. Mieux vaut pourtant la saisir à bras le corps, car elle nous aidera de manière décisive à repartir de l’avant et à nous reconstruire.

Il est bien évident que la croyance en Dieu, en la vie éternelle, ou un engagement sur un chemin spirituel, donnent des raisons de vivre. Les personnes ayant une foi profonde sont souvent celles qui résistent le mieux aux grandes épreuves de la vie. Mais pas uniquement.

Victor Frankl, un éminent médecin psychiatre autrichien, disciple de Freud, a vécu une tragédie personnelle qui l’a conduit à placer la question du sens de la vie au coeur de tout processus de résilience. Lorsque les nazis envahissent l’Autriche, Frankl refuse d’euthanasier les malades mentaux.

En 1942, il est déporté avec sa femme, ses parents et son jeune frère. À sa libération du camp d’Auschwitz, en 1945, il apprend que tous les membres de sa famille sont morts en déportation.

Il réalise alors que ce qui lui a permis de tenir pendant trois ans dans les camps de la mort, l’aide encore à surmonter cette nouvelle tragédie : il a su donner un sens à son existence, malgré l’horreur et l’absurde.

Ce sont ses raisons de vivre qui vont l’aider à se reconstruire et à ne pas tomber en dépression ou dans le désespoir, comme ce sont elles qui l’ont aidé à survivre dans l’enfer des camps nazis. « Pour survivre, il faut cultiver une raison de vivre » : tel est le message que transmet Victor Frankl dans la théorie du sens de la vie qu’il élabore, la logothérapie.

Elle est fondée sur son expérience personnelle, mais aussi sur ce qu’il a observé dans les camps de concentration et qui l’avait interpellé : ce n’était pas les plus robustes, tournés vers l’action, qui survivaient le mieux aux conditions inhumaines des camps, mais ceux, parfois beaucoup plus faibles physiquement, qui avaient des raisons de vivre.

« Face à l’absurde, les plus fragiles avaient développé une vie intérieure qui leur laissait une place pour garder l’espoir et questionner le sens, écrit-il (…). Il fallait que nous changions du tout au tout notre attitude à l’égard de la vie.

Il fallait que nous apprenions par nous-mêmes et, de plus, il fallait que nous montrions à ceux qui étaient en proie au désespoir que l’important n’était pas ce que nous attendions de la vie, mais ce que la vie attendait de nous.

Au lieu de se demander si la vie avait un sens, il fallait s’imaginer que c’était la vie qui nous questionnait, journellement, et à toute heure. »

Ce que nous enseigne Victor Frankl, c’est que celui qui a un « pourquoi » peut vivre avec n’importe quel « comment ».

Que donner du sens à sa vie est le meilleur moyen de survivre, de se reconstruire après une épreuve, de déployer pleinement tout notre potentiel vital pour grandir en humanité.

 

Crise de sens et découverte de soi

Le psychologue Carl Gustav Jung fait remarquer que vers le milieu de leur vie, la plupart des individus traversent une crise que l’on pourrait définir, justement, comme une crise du sens.

Ils se posent des questions existentielles sur leurs principaux choix de vie, tant sur le plan personnel que professionnel : est-ce que l’existence que je mène me convient ? Ai-je choisi le bon métier ? Est-ce que je désire rester avec mon conjoint ou célibataire ? Ai-je choisi le bon lieu de vie ?

De manière générale, les questions centrales sont : est-ce que je suis heureux et est-ce que ma vie a du sens ?

Pour Jung, l’individu entame alors un « processus d’individuation », c’est-à-dire un voyage intérieur qui le conduit à descendre dans les profondeurs de lui-même, à la rencontre de son soi, de son être profond, au-delà de toutes les influences extérieures (parents, culture, religion).

Les épreuves de vie, les événements traumatisants, aussi bien sur le plan individuel que collectif, favorisent aussi un processus d’individuation.

Parce qu’elles bousculent nos habitudes et ébranlent nos certitudes, parce qu’elles nous confrontent parfois à la mort, elles nous conduisent souvent à nous reposer la question du sens de notre existence et de nos choix de vie.

Au cours de ces dernières semaines, j’ai entendu de nombreux témoignages de personnes se posant ce type de questions : vais-je continuer le même travail ? Vais-je rester avec mon conjoint ? Vais-je continuer à vivre en ville ou m’installer à la campagne ?

Vais-je continuer à vivre endetté et dépendant des banques, ou choisir un mode de vie plus sobre et libre du système ?

Vais-je continuer à vivre sans prendre le temps de savourer l’existence ? Comme je l’évoquais plus haut, toute crise offre des opportunités de changer, de réorienter sa vie, de revoir son échelle de valeurs, d’aller vers l’essentiel. Ne laissons pas passer cette occasion.

Le chemin vers la liberté

J’ai la conviction profonde que nous ne naissons pas libres : nous le devenons. Nous commençons par être conditionnés par nos gènes, notre éducation, nos affects inconscients.

Puis, en apprenant à nous connaître, nous pouvons gagner progressivement en liberté. En sachant tout d’abord orienter nos désirs vers ce qui est vraiment bon pour nous, ce qui nous fait grandir et nous met dans la joie (conatus de Spinoza et processus d’individuation de Jung évoqué plus haut).

En apprenant ensuite à observer et orienter nos émotions de manière adéquate, afin de conserver la paix intérieure. Nelson Mandela, qui a passé vingt-sept ans en prison, a su, au sein de sa captivité, développer une profonde liberté intérieure qui lui a permis de pardonner à ses oppresseurs et de rester serein malgré la souffrance et l’injustice.

C’est ainsi qu’il a pu, une fois libéré, conduire tout un peuple à la réconciliation. S’il avait cultivé la haine et le ressentiment en prison, qu’en aurait-il été ?

Une focalisation dangereuse

Certes, face à une pandémie comme celle du Covid- 19, un bon gouvernant doit prendre l’avis des experts, se poser les enjeux de la question sanitaire, mais il se doit de la mettre en perspective avec d’autres considérations tout aussi importantes : celle des libertés publiques, de l’économie (dont un effondrement peut causer bien des drames humains et, parmi eux, liés aussi à la santé publique), et de nos besoins de liens, que l’obsession sanitaire a souvent occultés.

Cette dernière question concerne directement la manière dont on a parfois laissé mourir, seuls, nos aînés, notamment dans les maisons de retraite.

La mort est un des événements les plus importants de l’existence et il est si précieux de se sentir entouré de ses proches – comme d’entourer le mourant.

Au cours de ces deux derniers mois, j’ai échangé avec quelques amis qui ont perdu leur père ou leur mère. S’il leur était possible d’envisager la mort d’un de leurs parents qui était très âgé ou malade, il leur a été insoutenable de savoir qu’ils ont été seuls au moment de leur mort, qu’ils ont peut-être souffert, que personne ne leur a tenu la main.

Et insupportable ensuite de n’avoir pu prendre dans leurs bras leurs proches pour se consoler mutuellement lors des funérailles. Ne laissons plus jamais à l’avenir, sous quelque prétexte sanitaire que ce soit, l’impossibilité pour des familles de se rendre auprès d’un proche en fin de vie.

Des précautions doivent être prises (masques, absence de contact du visiteur avec les autres personnes de l’EHPAD ou de l’hôpital), mais aucune ne justifie une telle rigidité, laquelle ne prend en compte que la maximisation de la protection sanitaire, au détriment de tout autre considération humaine.

On peut aussi s’interroger sur la focalisation, presque hystérique, que nous avons fait sur le nombre de victimes du Covid-19. Cette litanie quotidienne des morts, relayée sans relâche par tous les médias et les réseaux sociaux, fut une source d’angoisse.

Imaginons un instant qu’on proclame quotidiennement le nombre de morts dans le monde, toutes causes confondues, nous ne penserions bientôt plus qu’à la mort et non à la vie.

Sans compter que si nous comparons le nombre de morts du Covid-19 avec celui des autres maladies, il apparaîtrait comme assez dérisoire : un peu moins de 300 000 décès dans le monde au moment où j’écris ces lignes, alors que le paludisme tue régulièrement chaque année 400 000 personnes dans l’indifférence générale, et que, chaque jour, 25 000 personnes, dont 10 000 enfants meurent de malnutrition (soit respectivement plus de 9 et 3,5 millions par an).

Qui s’en soucie ? Notre compassion et notre inquiétude face à la mort sont, bien entendu, à géométrie variable selon qu’on se sente directement concerné ou pas.

D’un point de vue émotionnel, on peut le comprendre, mais utilisons aussi notre raison pour relativiser les choses et mettre en perspective la menace du Covid-19 par rapport aux autres menaces qui pèsent sur la vie des humains et sur nos sociétés.

J’ai été frappé par les propos du père d’une amie, un homme de 86 ans : « Si je résume la situation, j’ai le droit de mourir de ce que je veux, mais pas du coronavirus. Et à tel point que, pour éviter ça, on compromet l’avenir de la société dans laquelle vivront mes enfants et mes petits-enfants ! ».

Mais comment ne pas être entièrement focalisé sur cette pandémie et la mort à éviter à tout prix, quand c’est le seul sujet d’actualité, de préoccupations, le seul moteur de toutes les décisions ?

N’oublions pas que notre refus de lutter aujourd’hui efficacement contre le réchauffement climatique nous vaudra infiniment plus de victimes que le Covid-19 dans un futur pas si lointain, et qu’actuellement la malbouffe, l’alcool et le tabagisme tuent des millions de personnes chaque année sans que cela incite les pouvoirs publics à prendre des mesures radicales.

Le pouvoir de l’acceptation

Avec Sénèque et Marc Aurèle, Épictète est l’un des principaux représentants du stoïcisme romain du début de notre ère.

Cet ancien esclave devenu philosophe n’a rien écrit, mais ses disciples ont condensé sa pensée dans deux petits ouvrages qui ont aidé à vivre des générations d’humains depuis deux millénaires : les Entretiens et le Manuel.

Le Manuel commence par cette phrase fameuse : « Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non.

De nous dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons ; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons. ».

Cette distinction fondamentale permet de construire une éthique de vie et de tenter de conserver la sérénité en toutes circonstances.

Je suis en effet libre d’agir sur ce qui dépend de moi : mes pensées, mes désirs, mes émotions ; de même que je peux agir sur ce qui relève de mes capacités et moyens d’action : lutter contre une injustice, me soigner si je suis malade, choisir le métier ou le mode de vie qui me convient, etc.

En revanche, la bonne santé de mon corps ne dépend pas entièrement de ma volonté ou de ma responsabilité (accident, maladies génétiques, virus, etc.), ainsi que tout ce qui a trait à la reconnaissance sociale et, bien entendu, aux drames collectifs (famine, épidémie, guerre, tsunami, etc.).

L’éthique stoïcienne vise à nous rendre conscients de notre responsabilité envers tout ce qui dépend de nous et conscients qu’il ne sert à rien de se laisser contrarier par ce qui ne dépend pas de nous.

Lorsqu’une épreuve survient, il convient donc d’agir de manière appropriée sur ce qui dépend de moi : mes émotions et le pouvoir d’action que je peux exercer sur le monde extérieur.

Mais il convient aussi d’accepter ce que je ne peux maîtriser et qui ne dépend pas de moi, aussi pénible que soit cet événement.

Par exemple, si je tombe gravement malade, je vais tout faire pour me soigner au mieux afin de guérir et je vais essayer d’apaiser autant que je le peux mon mental et mes émotions, pour vivre au mieux intérieurement cette épreuve.

Mais si j’apprends que cette maladie est incurable, ou que je devrai subir des séquelles handicapantes, mieux vaut l’accepter que le nier ou le refuser.

Car le refus de la réalité redouble notre souffrance : nous souffrons du mal qui nous affecte et nous souffrons psychologiquement et moralement du déni ou du refus du réel qui s’impose à nous.

Épictète utilise l’image d’un chien attaché à un chariot tiré par deux boeufs, qui représentent la puissance inexorable du destin.

Si le chariot tourne à gauche alors que le chien veut aller à droite et qu’il tire de toutes ses forces sur sa corde pour suivre son désir, il sera violemment rappelé à l’ordre par les boeufs et contraint d’aller dans leur direction en souffrant terriblement de la corde qui aura lacéré sa gorge.

Une fois qu’il aura compris qu’il n’a d’autre choix que de suivre le chariot, il pourra gambader sans fatigue derrière lui, au lieu de souffrir en se laissant traîner contre son gré. Autrement dit : mieux vaut accepter ce qu’on ne peut changer.

Acceptation et action

Toutefois, accepter ne signifie pas ici se résigner, subir douloureusement, mais agir librement en disant « oui » à la vie.

Un « oui » profond, qui nous libère aussi de la colère ou de la tristesse. Cette acceptation ne doit pas non plus être assimilée au fatalisme religieux, qui engendre la passivité en considérant que tout ce qui arrive est bien puisque c’est la volonté de Dieu ou le fruit du karma.

En Inde, lorsque je suis arrivé à Calcutta à l’âge de 20 ans, j’ai été frappé de voir des gens mourir dans la rue sans que personne tente de les secourir.

Un ami hindou, très croyant, m’a expliqué que cela ne le choquait pas, car ces malheureux expiaient ainsi des fautes commises dans des vies antérieures.

C’est ce qui m’a conduit à m’engager pendant plusieurs mois à travailler bénévolement avec les missionnaires de la charité de Mère Teresa, et notamment à conduire les personnes que je rencontrais agonisants dans la rue dans des lieux où ils pouvaient mourir dignement, entourés de soins et d’attention.

Pour reprendre la distinction fondamentale d’Épictète : il m’était possible d’agir pour soulager cette souffrance que je croisais, et je ressentais comme un devoir impérieux de le faire, alors qu’une attitude fataliste m’en aurait dissuadé.

En revanche, il ne dépendait pas de moi que ces personnes, une fois soignées, survivent ou décèdent rapidement, et lorsque cela arrivait, même si je m’étais attaché à elles, j’essayais de l’accepter et de ne pas me laisser envahir par la colère ou la tristesse, comme les médecins qui prenaient soin d’eux et qui devaient conserver une certaine distance émotionnelle pour pouvoir poursuivre leur travail aussi sereinement que possible.

Ainsi comprise, l’acceptation est donc tout sauf du fatalisme ou de la résignation.

C’est une décision consciente, responsable, et surtout aimante. C’est parce que j’aime la vie que j’accepte la vie avec toutes ses couleurs et dans toutes ses dimensions : les joies et les peines, les hauts et les bas, les bons et les mauvais moments.

C’est ainsi que vivait Montaigne, comme je viens de l’évoquer, mais aussi un penseur plus moderne encore : le philosophe allemand Friedrich Nietzsche.

À la manière des Anciens, Nietzsche nous invite à « dire oui » (Ja sagen) à la vie, à consentir à ce qui est et que nous ne pouvons changer, à aimer le destin (amor fati). Pour lui, le malheur et le bonheur font partie de la vie, et si on veut vivre pleinement, et non de manière étriquée, il nous faut tout accepter de celle-ci : les plaisirs et les douleurs, les naissances et les morts, les réussites et les échecs.

Il nous invite à aimer la vie comme on aime la musique : une oeuvre musicale nous touche parce qu’elle alterne les sons et les silences, des moments enlevés, joyeux, et des moments plus lents et tristes, ou bien des passages harmonieux et d’autres plus dissonants.

C’est ce contraste qui fait la beauté de la vie, comme il l’écrit dans Ecce homo : « Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’Homme est amor fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable, et encore moins se le dissimuler (…) mais l’aimer. »

Auteur : Fréderic Lenoir

Pour en savoir plus : Vivre ! Dans un monde imprévisible Frédéric Lenoir – Ed. Fayard

 

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